Tango:       CORRIENTES Y ESMERALDA


Dans son ouvrage,«L'homme qui est seul et qui attend», parut en 1931, l'écrivain Raul Scalabrini Ortiz faisait vivre son personnage principal, prototype et représentant des habitants de Buenos Aires, au coin de la rue Esmeralda et de la rue Corrientes.

Identifié avec le thème, Celedonio Flores publia alors les quatrains qu'il avait écrit 11 ans auparavant et, sur la musique de Francisco Pracánico, il créa le tango « Corrientes y Esmeralda », qui fut l'un de plus populaires de la décennie du '40 :


Amainaron guapos junto a tus ochavas        Vacillèrent les gouapes aux coins de ta rue

cuando un cajetilla los calzó de cross           lorsqu'un dandy leur flanqua un cross

y te dieron lustre las patotas bravas              et les bandes de canailles t'on rendu célèbre ;

allá por el año…novecientos dos…                c' était vers l'année neuf cents deux...

On fait allusion aux bandes de jeunes fêtards et querelleurs qui vers 1902 fréquentaient ce coin de rue, lui donnant la réputation de coin de rue bravache et querelleux. A cette époque Jorge Newbery, un personnage fameux, autant dans son cercle d'aristocrates comme dans les milieux les plus canailles, qu'il aussi fréquentait,était un sportif reconnu par la précision de ses coups de box. On dit que, dans une dispute avec les «compadritos» qui fréquentaient ce coin de rue, il répondu à leurs agressions avec un cross à la mâchoire de l'un de querelleurs, le mettant hors de combat.


Esquina porteña, tu rante canguela                  Coin de rue portègne tes fêtards feignants

se hace una melange de caña, gin, fitz,            se font une mixture de gnôle et de gin-fitz

pase inglés y monte, bacará y quiniela,           de jeux de cartes, baccara et loto;

curdelas de grappa y locas de pris                   ivres de grappa et de prises de came.

«Rante candela» en «lunfardo». fait allusion aux gens de vie irrégulière et nocturne qui fréquentaient la rue Corrientes; la mixture: les boissons qu'ils consommaient. «Pris» fait référence au mot français utilisé d'abord pour le râpé et, ensuite pour la drogue.


El Odeón se manda, la Real Academia,    L'Odéon joue la Réal Académie,

rebotando en tangos el viejo Pigall,          tandis que rebondissent les tangos du vieux Pigall,

y se juega el resto, la doliente anemia,     et la miteuse anémie joue le tout pour le tout

que espera el tranvía para su arrabal       attendant le tramway qui le ramène au faubourg.

L'Odéon: le théâtre où se sont jouées des œuvres littéraires réputées, ici on fait allusion à une pièce de théâtre dont l'actrice qui la jouée, émue par l'accueil du public fut un don pour la construction du Théâtre National Cervantes. Par contraste avec le Pigall, fameux Cabaret fréquenté par les orchestres les plus réputés, où plus tard fonctionna le Tabaris. Par la miteuse anémie, il désigne les joueurs, pauvres et mal nourris qui retournaient, avec le reste de leurs forces, chez eux très tard dans la nuit.


De Esmeralda al norte, del lao de Retiro,       De Esmeralda au Nord du côté du Retiro

franchutas papusas caen en la oración         des mignonnes françaises arrivent à l'Angélus,

a ligarse un viaje, si se pone a tiro,                pour se lever une passe, s'il se met à portée,

gambeteando el lente que tira el botón          esquivant le regard que le flic leur a jeté.

Fait référence aux filles qu'arrivent à la rue Corrientes, au tombée du soir, se prostituer. «El lente», en lunfardo, c'est le regard attentif que la police porte sur elles et qu'elles, donc, tentent d'éluder.


En tu esquina un día, Milonguita, aquella         Au coin de ces rues, un jour Milonguita,

papirusa criolla que Linning mentó,                 belle poupée argentine que Linning a chanté,

llevando un atado de ropa plebeya,                  portant son panier de robes plébéiennes,

el hombre tragedia, tal vez encontró                l'homme de son malheur a peut-être rencontré

«Milonguita» : personnage du tango écrit en 1920 par le poète uruguayen Linning. Le personnage (aussi nommé Estercita) pourrait corresponde à l'une des deux filles, toutes les deux appelées Esther qui, décédées jeunes de la tuberculose, fréquentaient le cabaret Royal Pigall. L'homme-tragédia fait allusion au personnage de l'ouvrage de Scalabrini Ortiz,           « L'homme qui est seul et attend», solitaire et taciturne et archétype du portègne.


Te glosa en poemas Carlos de la Púa              Carlos de la Púa en poèmes t'a chanté

y el pobre Contursi, fue tu amigo fiel…           et le pauvre Contursi fut ton ami fidele…

En tu esquina rea, cualquier cacatúa              Sur ton trottoir rebelle n'importe quel benêt

sueña con la pinta de Carlos Gardel                rêve qu'il a la gueule de Carlos Gardel

Carlos de la Púa est le pseudonyme de l'écrivain et journaliste Carlos Raul Muñoz Pérez, considéré comme l'un de plus remarquable poète du «lunfardo».Le «pauvre» Contursi fait référence à que, atteint d'une maladie mentale, ce grand poète, écrivain et musicien, meurt en 1932 à l'Hospice de la Merced. Peu avant, étant déjà très malade à Paris, son ami Carlos Gardel l'avait fait embarquer pour Buenos Aires.


Esquina porteña, este milonguero            Coin de rue portègne, ce milonguero

te ofrece su afecto más hondo y cordial.  t'offre son affection profonde et fidèle.

Cuando con la vida esté cero a cero,        Et quand avec la vie j'aurais fait match nul

te prometo el verso más rante y canero   je te promets les vers les plus canailles et traîneurs

para hacer el tango que te haga inmortal  pour t'offrir le tango qui te rendra immortelle

Et c'est ce que, sans aucun doute, il réussi à faire avec «Corrientes y Esmeralda»


gabymarth - Février 2018